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Sonia Rykiel : une vie en noir et à rayures

Sonia Rykiel
Sonia Rykiel

Le 25 août 2016, Sonia Rykiel nous quittait. L'occasion de revenir sur le parcours de cette légende de la mode. Une silhouette de cygne noir, des velours et une crinière rousse, c'est l'éternelle Sonia Rykiel. Elle a détourné les codes et rendu confortable le vêtement. Un coup de griffe à la tradition...

Une rousseur qui l'encourage à s'affirmer

C'est tout un monde slave qui coule dans les veines de Sonia Flis, née à Paris le 25 mai 1930 : un peu de Russie par sa mère et de Roumanie par son père, une culture juive, bien que la famille ne soit pas religieuse. « Une ambiance tchékhovienne, avec un peu trop de tout (...), se souviendra Sonia Rykiel. Trop d'affection, de gâteaux, de musique, d'émotion, de nostalgie aussi (...) Des tantes, des grands-mères qui passaient du rire aux larmes, de l'enthousiasme au désespoir en quelques minutes. » Dans cette famille bourgeoise et bohème, où les arts font loi, naissent cinq sœurs, tandis que l'on espère toujours un fils. Sonia a des cheveux rouges de feu. « J'ai su qu'au Moyen Age on brûlait les rousses pour sorcellerie, évoque-t-elle. Alors, il fallait s'effacer ou s'affirmer . J'ai choisi d'être glorieuse ! ». La gamine donne dans l'excès, le verbe est haut, la malice nourrie. Elle est un garçon manqué qui fait du vélo sans les mains et laisse aux fillettes les belles robes à smocks. Ses jupes, elle les déchire dans les arbres. Elle commande les garçons avant de les séduire quand elle entre au lycée. La bonne élève lâche ses leçons, préférant attirer les regards et prendre la pose. Un échec au bac et le refus net de le repasser, Sonia court les musées et les puces, elle bricole ses habits, parle de peindre, de créer, d'entrer aux Beaux-Arts. Fanny, sa mère, l'exhorte plutôt à entrer à La Grande Maison de Blanc, place de l'Opéra. Là, on la laisse concevoir les étalages, elle les enrobe de couleurs et de fantaisie, mais déjà Sonia Flis court vers une nouvelle ambition : se trouver un mari et faire des enfants, plein d'enfants. Comme sa mère.

De son chagrin de mère naît sa vocation d'artiste

Au cours d'un bal de charité, elle croise Sam Rykiel, elle parlera d'un coup de foudre. « J'épousais mon père. Il était fort, savant, érudit », d'ajouter. L'homme veille aux destinées d'une boutique familiale de prêt-à-porter, Sonia l'y rejoint. Si fière et heureuse d'être enceinte, cette année 1955, elle entend mettre en valeur ses rondeurs naissantes à l'heure où les tenues de grossesse habituelles tendent à les dissimuler. Alors, elle imagine et fait réaliser des robes de jersey, ses toutes premières créations. En 1960, elle rêve cette fois d'un petit pull très court et ajusté : parce qu'aucune boutique ne le met à sa disposition, elle le dessine et le fait réaliser. Le prototype n'est jamais satisfaisant, elle le fait sans cesse reprendre jusqu'à ce qu'il rejoigne Laura, la boutique familiale. Le bouche à oreille fonctionne, les jeunes filles accourent Porte d'Orléans pour acquérir à leur tour ce petit pull.

Après la naissance de sa fille Nathalie, elle enchaîne cinq grossesses qui s'achèvent sur des fausses couches. Sonia broie du noir et dessine. « Je ne voulais pas habiller les femmes, je voulais d'abord m'exprimer moi », confiera-t-elle. Un petit garçon, Jean-Philippe, voit enfin le jour, un enfant dont on découvre bientôt la cécité. Le chagrin est abyssal, Sonia se réfugie dans ses dessins. « Tout est né de là. Dans la cécité de Jean-Philippe s'est tissée la création de Sonia », dira sa fille. Avec une obsession du noir et de la matière, un vêtement que l'on touche comme on lirait en braille. Pendant ce temps, le couple s'essouffle, Sonia est une femme libre et volage, l'heure du divorce a sonné. Nous sommes en 1968. Avec ses deux enfants, elle trouve refuge rue de Grenelle, dans une boutique que Sam lui offre comme un cadeau d'adieu. Le début de l'aventure...

Un monde en noir rayé de couleurs vives

Les années 60 s'achèvent, le prêt-à-porter connaît un fabuleux essor, Sonia Rykiel entre dans la danse : son truc à elle, ce sera la maille et le velours. Elle donne de l'amplitude et de la fluidité au vêtement ; elle le déforme, l'agrandit, le déstructure, elle imagine d'immenses habits très enveloppants, entre le manteau et la cape, avec des capuches et des asymétries, des coutures à l'envers et des doublures inversées, elle supprime les ourlets et se rit des usages d'antan. La femme en noir se pique bientôt de rayures, le motif des sans-culottes et des bagnards, elle les colore tous azimuts et son noir, en contraste, n'en est que plus noir. « Le noir est la vraie couleur des femmes », proclame-t-elle. Le pantalon est son étendard, large et court de préférence. « Entre la robe et moi, c'est la guerre », jure-t-elle. Quand d'autres créateurs règnent sur les beaux quartiers, les 8e et 16e arrondissements, Sonia Rykiel préfère le 6e, Saint-Germain-des-Prés, la compagnie des artistes et des éditeurs. Et quand les concurrents visent les ors de la haute couture, Rykiel préfère rester libre et ne pas avoir à s'acoquiner avec des géants du luxe ou de la finance. Rebelle et indépendante envers et contre tout.A sa façon, Mademoiselle Rykiel entre dans la légende, elle joue avec son allure de diva, elle est un aigle noir coiffé de rouge, emmitouflé de fourrures. « J'aurais voulu être une actrice », dira-t-elle. Puis elle décore des palaces, écrit des livres, imagine meubles et vaisselles, linges, parfums et bijoux, écoule cent mille pulls par an, fait travailler quatre cent cinquante personnes. Une artillerie lourde jusqu'à ce que la maladie de Parkinson la force à ralentir la cadence. Dans un livre, en 2012, elle révèle que ce mal la dévore depuis quinze ans.« Ce qui m'effraie, c'est de donner l'image d'une femme différente de celle que je montre depuis toujours » , confie-t-elle alors. Depuis, elle veille dans l'ombre, là où le noir est couleur...

DE MÈRE en fille...

En 2007, Nathalie Rykiel, fille aînée de Sonia, prend les rênes de la maison Rykiel. L'empire est indépendant jusqu'en 2011, année où un fonds d'investissement hongkongais, Fung Brands, prend une participation majoritaire. Nathalie demeure toutefois vice-présidente, avec à ses côtés une Ecossaise, April Chrichton. Lola, la fille de Nathalie, tient également une place importante dans le clan puisqu'elle gère la communication de la marque aux États-Unis. « Je suis fière de faire partie du clan Rykiel. Ma grand-mère et ma mère m'ont tout appris... », s'émeut-elle.

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